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Peu connu, le FC Union Berlin est un club de football populaire de Berlin Est. Malgré des résultats modestes, il suscite une passion qui dépasse largement le cadre sportif. Philip, Patrick et Kevin, trois membres de groupes de supporters, nous ont donné rendez vous à 17h: « un horaire adapté à notre working class » ont-ils tenu à préciser. L’attachement au quartier de Köpenick, à son histoire ouvrière fait la singularité de l’ « Eisern Union ».

Ostkreuz, gare de Berlin Est qui n’a pas encore eu droit au lifting de la gare d’Ostbahnhof. Philip, 23 ans, est le premier, il revient de l’université. Sac à dos, lunettes, il étudie la finance. Kevin arrive à son tour, après être sorti du lycée. Enfin Patrick, casquette vissée sur la tête et look streetwear, sort du travail. A 23 ans, il est papa d’un petit garçon d’un an et demi: « c’était pas voulu mais au final c’est formidable » déclare-t-il. Train de banlieue puis tramway, direction le Sud-Est de Berlin.
Quelques arrêts plus tard, nous sommes loin du Berlin-Est touristique de Mitte. Le tram pénètre dans le quartier de Köpenick, mélange étonnant de forêts et de friches industrielles, dont les cheminées rappellent les anciennes activités métallurgiques. Sur les murs du quartier, les stickers et graffitis informent le visiteur qu’il est sur le territoire des ultras de l’Union Berlin. « Ici on est une grande famille », glisse Philip.

Sang et sueur pour l’Union
Dans un bois se dresse le stade An der Alten Försterei (19 600 places). La maison en brique à l’entrée fait davantage penser à un stade de quartier qu’au complexe d’une équipe de deuxième division. Pourtant, la rénovation est toute récente et les supporters insistent sur sa singularité. Pendant un an, plus de 2 000 fans du FC Union Berlin, ultra ou simple spectateur, ont participé à la mise aux normes du stade de la « forêt ». Certains se sont cotisés, beaucoup ont même prêté main forte à l’édification des tribunes pendant leur temps libre. Avant cela, lors de l’opération « Blut für Union », en 2003, quelques-uns avaient donné leur sang contre rémunération pour financer les travaux. Philip et Patrick sont fiers d’y avoir participé. Tous aujourd’hui ont leur nom gravé sur un monument érigé dans le Biergarten, le « jardin à bière » de l’enceinte. Un casque rouge de chantier recouvre l’œuvre et rappelle l’histoire ouvrière du club.

La grille à l’entrée du stade porte le sigle « Eisern Union » (littéralement « union de fer»), symbole d’un passé ouvrier et d’une ferveur solide. Créé en 1966, le FC Union Berlin était le club des usines de métallurgie du quartier, soutenu par l’union des syndicats. Il est alors le rival populaire du Dynamo Berlin, le club de la Stasi. Les supporters de l’Union se souviennent encore de l’époque où le Dynamo, favorisé par les autorités de RDA, débauchait de force les meilleurs joueurs de l’Union. Depuis, ils vouent toujours une haine féroce à l’autre club de l’Est. La chute du mur et la désindustrialisation de la région ont un peu mis en retrait la dimension ouvrière du FC Union Berlin, mais personne n’oublie cette histoire. Chaque année les supporters de l’Union revêtent lors d’un match un maillot bleu, clin d’oeil au bleu de travail des anciens joueurs-métallurgistes de l’Eisern Union.
Supporters ultras à l’Est de Berlin
Le représentant des supporters nous ouvre les portes d’un stade à « l’ anglaise », composé presque exclusivement de places debout, avec un véritable kop (tribune des ultras) derrière les buts. Stickers et graffitis marquent leur territoire. Sous le virage, un mur de briques retient l’attention. Chaque supporter a la possibilité d’acheter et d’y insérer une brique à son nom. De nombreuses plaques sont ainsi dédiées à des joueurs ou supporters disparus. Le « wall of fame » de l’Union Berlin a quelque chose de peu commun. Une grande famille, disent-ils.
Mais une famille exigeante. Une fois arrivés derrière le stade, à côté de la statue des supporters, Philip, Patrick et Kevin nous racontent l’histoire de leur mouvement ultra né en 2002. Appartenant respectivement aux trois groupes qui supportent l’Union (Wuhlesyndikat 02, Hammerhearts 04, et Teen Spirit Köpenick 06) ils tiennent à marquer leur différence avec les autres spectateurs du stade. Par un investissement et une ferveur plus importants dans le soutien à l’équipe, exprimé au moyen d’animations et de chants en tribune. Un comportement à l’intérieur du stade qui conditionne également leur mode de vie à l’extérieur. Ils montrent des photos de leur dernier déplacement à Munich: « On a beaucoup bu et peu dormi », lancent-ils en rigolant. Virées entre potes, liens de camaraderie, sentiment d’appartenance et de reconnaissance façonnent leur « mentalité ultra ».
Leurs chants, leurs signes de reconnaissance, leurs « tifos », inspiré des pratiques italiennes, insufflent un vent de nouveauté dans la manière de supporter l’équipe. « Les anciens n’y sont pas habitués, mais certains nous disent qu’ils aimeraient être plus jeunes et venir chanter avec nous! », explique Philip. De ces anciens, ils ont reçu la mémoire et l’histoire sociale du club. Un héritage qui leur tient à coeur. Un héritage familial pour beaucoup, amenés au stade très jeunes par leurs pères. En grandissant, ils ont cherché à manifester leur soutien de manière plus active, à s’affirmer aussi, en même temps qu’ils revendiquaient l’identité de leur quartier. A l’image de leur slogan : « Vis comme un ultra et aime Köpenick ». Bea, la copine de l’un des « lads de Kö », qui a été jeune fille au pair à Lyon et parle un peu français, partage aussi cet engagement : « j’ai fait tous les matchs cette saison, à Köpenick, et en déplacement, je me sens ultra moi aussi dans ces moments ». Elle déplore toutefois la méfiance des « mecs » à l’égard des filles (très peu nombreuses) dans les groupes. « Ils disent que les filles sont moins fiables et qu’elles peuvent créer des tensions dans le groupe ». Un manque de confiance, agrémenté de quelques clichés, injustifié selon elle.

Après une bière dans le bar des supporters, ornés de nombreux maillots et photos historiques du club, et un passage en revue des graffitis qui recouvrent les rues du quartier, l’heure est venue de se séparer. Kevin rentre chez ses parents à Köpenick. Philip, l’étudiant, prend la direction du centre de Berlin où il a son propre appartement, dans le quartier de Kreuzberg. Leurs résidences reflètent les différentes trajectoires des jeunes de Berlin Est. Patrick, qui se définit comme « un mec des blocs de l’Est », retourne lui vers Hellersdorf, retrouver son fils… « un futur ultra comme son père! »
Photos et texte Matthieu Jarry et Anthony Cerveaux







