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Mercredi 12 mai, devant les locaux du Liegenschaftsfonds, l’officine en charge de la vente d’une partie du patrimoine foncier et immobilier de Berlin, plusieurs dizaines de personnes manifestent contre la vente par la ville d’un terrain en bord de Spree, occupé par le club Maria am Ostbanhof. Une réunion de négociation doit avoir lieu, dont les participants sont attendus de pied ferme par les manifestants. Un épisode de plus dans le feuilleton de la lutte pour la préservation d’un site phare des contre-cultures berlinoises. Car les rives de la Spree entre Elsen Brücke et Michael Brücke sont en voie de bétonnage. Sièges sociaux et immeubles de bureaux remplacent les plages, bars en plein air, friches industrielles et autres squats qui occupent les lieux depuis près de vingt ans. Depuis quelques années, face aux projets immobiliers en cours, les actions de protestation se multiplient pour sauver un des espaces de liberté et de créativité les plus dynamiques de Berlin.
Rivière de béton sur la Spree
Après la chute du mur, ces rives, situées du côté est, appartenaient à la ville. Elles ont vite été investies par la “scène” dite alternative. Des clubs comme Maria am Ostbanhof ou le bar 25, y sont réputés pour leurs “parties” électro. Les graffeurs et artistes de rue ont recouvert de peinture les murs en ruines d’usines et d’entrepôts désaffectés. Plus largement, ces rives sont prisées par les promeneurs berlinois pour leurs plages et leurs “biotopes” verts. Mais les terrains sont peu à peu privatisés, vendus à des groupes financiers et immobiliers par l’intermédiaire d’offices publics qui les géraient, comme le groupe TLG ou le Liegenschaftsfonds. La zone a même été rebaptisée Mediaspree, après l’installation du siège d’Universal, de l’O2 Arena, ainsi que d’autres entreprises de médias et communications. Mediaspree, sorte de label informel, regroupe un cartel d’intérêts privés structuré autour de fonds d’investissements, de groupes immobiliers, d’entreprises de communications.
Le mouvement s’est amorcé dans les années 1990 et intensifié au tournant des années 2000. En 2002, Universal Music installait son siège allemand dans l’ancien Eierkühlhaus, un bâtiment d’architecture Bauhaus, rénové en un grand bloc de pierre à la façade de verre. En 2004, MTV déménageait son siège de Hamburg à Berlin.
“Couler Mediaspree”
Pour protester contre ces transformations, plusieurs groupes ont été créés, représentant les différentes sensibilités des protagonistes de la “Scène” de la Spree, comme on l’appelle à Berlin : “Les pirates de la Spree”, “Couler Mediaspree”, “les quais de la Spree pour tous”, entre autres. Ces groupes ont multiplié les actions : manifestation-parade, blocage du fleuve par des dizaines de petites embarcations. Parmi les multiples actions, la lutte contre la construction de l’imposante enceinte de spectacle et d’événementiel O2 Arena a été un moment fort du mouvement d’opposition à Mediaspree. Le 10 septembre 2008, une grande manifestation regroupait plusieurs milliers de personnes.
Les opposants à Mediaspree dénoncent la privatisation de la zone et le chantage à l’emploi et aux finances. Les investisseurs recourent à l’argument des créations d’emplois pour légitimer leurs projets, et font miroiter à la ville les revenus générés par les impôts. André, un jeune habitué des soirées électro venu défendre le club Maria am Ostabahnhof, y voit une vaste escroquerie, dénonce les subventions versées aux entreprises pour s’installer, et rappelle le cas de la chaîne de télévision MTV, venue de Hambourg à Berlin en 2004 : “ après les promesses d’emplois, après la construction de leur bâtiment, ils ont finalement liquidé 50% de leurs effectifs dans le déménagement”.
Surtout, c’est la destruction de ce qui existait auparavant qui révolte. André énumère les exemples : le schwartzer Kanal et ses actions de réinsertion pour les chômeurs, le Yaam et ses projets culturels et sociaux, les échanges entre communautés. Sur la rive gauche, il est question de sauvegarde du patrimoine industriel. Peter Schwoch se bat pour éviter la destruction de l’Eisfabrik, les anciens “frigos” de la ville, les plus vieux d’Europe : “le groupe TLG dit que ces ruines n’ont pas de valeur, c’est de la bêtise! Ils sont obnubilés par l’argent, au mépris de la culture industrielle”. Peter, ancien ouvrier d’une usine de machines-outils de Berlin-est, passé par le chômage, devenu charpentier, a accumulé les archives sur le bâtiment, monté un site internet avec les moyens du bord.
Discours politiques variables
Les différentes autorités politiques : district, ville, Land, tiennent des positions hétérogènes. Officiellement, on dit comprendre les mobilisations et les “inquiétudes”. Rainer Seider, directeur de cabinet du maire-gouverneur de Berlin, Klaus Wowereit, se veut rassurant, estime qu’en protégeant une bande de dix mètres au bord de l’eau, une solution a été trouvée pour aménager “un espace et des biotopes où de nombreux Berlinois aiment se promener, sans que cela freine le développement urbain de la ville”. Un développement synonyme de rentrées d’argent pour une ville passablement endettée. La réfection de la gare d’Ostbahnhof, entre 1998 et 2000, témoigne de la volonté des autorités de stimuler les projets immobiliers. Le bâtiment, moderne, avec son grand hall de verre et d’acier, contraste avec le Yaam qui lui fait face, et son ambiance de plage, ses cabanes de bois, ses murs graffés. A terme, la gare a plutôt vocation à s’insérer dans un quartier d’affaires.
Mais de nombreux citoyens ont exprimé leur refus de cette évolution. D’octobre 2007 à mars 2008, une grande campagne référendaire était lancée par les opposants à Mediaspree. Près de 16 000 signatures étaient recueillies et remises aux districts de Friedrichshain et Kreuzberg, pour exiger l’organisation d’une consultation citoyenne. Le 13 juillet 2008, un vote était organisé, auquel prirent part 19,6% des électeurs du district, plus que les 15 % exigés pour le rendre légitime. Près de 30 000 électeurs, 87% des votants s’opposaient à Mediaspree et allaient dans le sens des propositions du collectif « Les rives de la Spree pour tous », parmi lesquelles l’interdiction de toute construction à moins de 50 mètres du fleuve. Des voix, chez les élus SPD et Verts de Kreuzberg, dont celle du maire Franz Schultz, se sont élevées pour exiger le respect de ce vote. Mais cette consultation n’ayant valeur que de conseil, le Land de Berlin a fait peu de cas du résultat.
La gentrification en question
Ces transformations suscitent l’inquiétude, sinon la colère, et s’inscrivent dans un mouvement de gentrification qui frappe, entre autres, le quartier de Kreuzberg. Les rénovations, “l’assainissement” d’immeubles et les augmentations de loyers consécutives contraignent les plus modestes à se loger plus loin du centre. Avec le développement de Mediaspree, nombre d’habitants du quartiers craignent les conséquences de la flambée des prix du foncier. Dans la manifestation du 11 mai 2010, Martina, habitante de Kreuzberg, fustige même une volonté politique : “ils veulent un quartier débarrassé de ses pauvres, de tous les bénéficiaires de Hartz IV, et Mediaspree s’insère dans ce programme”.
En attendant, la mort programmée d’une zone culturellement foisonnante mobilise. La manifestation pour le club Maria n’a réuni que quelques dizaines de personnes. Le mouvement pourrait sembler s’essouffler. Mais les organisateurs expliquent que la nouvelle de la vente a été connue tardivement et qu’il est difficile de mobiliser en semaine. Ils promettent un été agité. Déjà les affiches fleurissent. La saison s’ouvrira avec une grande manifestation le 5 juin 2010.
Matthieu Jarry